
Plus d’une cinquantaine d’autrices et d’auteurs de bande dessinée sont invités cette année à la Foire du Livre de Brive. Avec Joann Sfar comme grand invité 2026, mais aussi des noms bien connus du neuvième art comme Jean-David Morvan, Daniel Casanave, Jean-Baptiste Hostache, ou encore HugoDécrypte qui continue son incursion en BD… L’Espace des Trois Provinces s’annonce particulièrement animé.
Et au milieu de ce plateau, un fil rouge saute aux yeux : les femmes ne sont plus cantonnées aux seconds rôles. Elles écrivent, dessinent, témoignent, racontent leur propre histoire ou deviennent les héroïnes de récits portés aussi bien par des autrices que par des auteurs.
Pirate, photographe de guerre, survivante des camps, jeune Cherokee, danseuse en devenir, princesse araignée ou femme qui décide simplement de changer de vie : elles occupent désormais le centre des cases. La BD change de genre. Et la Foire du Livre de Brive 2026 en offre un joli panorama.
Florence Cestac, une pionnière de la BD !
Difficile de parler des femmes dans la bande dessinée sans commencer par Florence Cestac.
Autrice, dessinatrice, éditrice, elle a participé à l’histoire même de la BD française moderne en fondant Futuropolis avec Étienne Robial dans les années 1970. Une maison devenue mythique et qui a largement contribué à faire évoluer le regard porté sur le neuvième art.

En 2000, Florence Cestac reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême, distinction encore très rarement attribuée à une femme (seulement 5 à ce jour). Ses gros nez sont devenus une signature graphique, mais derrière l’humour et la caricature se trouve une œuvre profondément libre et engagée, souvent nourrie par sa propre expérience et attentive à la place des femmes.
Ses personnages ont même quitté les cases. Le Démon de midi, regard féroce et drôle sur la crise conjugale, a notamment connu une adaptation théâtrale avec Michèle Bernier. Avec Florence Cestac, la BD au féminin n’est donc pas une tendance récente. C’est une histoire de plusieurs décennies, menée crayon en main.
Catel, destins de femmes
Autre grande figure présente cette année, Catel Muller a construit une bonne partie de son œuvre autour de femmes que l’Histoire avait parfois laissées dans l’ombre.
Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, Joséphine Baker, Benoîte Groult, Alice Guy… Ses biographies dessinées ont remis en lumière des artistes, des militantes, des créatrices, des femmes libres qui avaient souvent dû batailler pour obtenir la place qui leur revenait.

Cette fois, changement de perspective avec Le Roman des Goscinny. Catel met en images le récit d’Anne Goscinny sur son père René Goscinny (créateur d’Astérix, du Petit Nicolas, d’Iznogood…), disparu brutalement lorsqu’elle avait neuf ans.
Un homme, donc, mais raconté à travers le regard de sa fille, et dessiné par une femme. Une autre façon de parler de transmission, de mémoire et de bande dessinée.
Lili Keller-Rosenberg, une héroïne qui n’est pas de papier
Il y a les personnages inspirés du réel. Et puis il y a Lili Keller-Rosenberg. Son histoire n’a pas été inventée pour une bande dessinée. Elle avait 11 ans lorsqu’elle fut arrêtée avec sa famille en 1943 avant d’être déportée. Elle a survécu aux camps nazis.

Dans Lili, toujours debout jusqu’au bout !, Boris Golzio transforme son témoignage en bande dessinée sans jamais oublier que derrière le personnage dessiné se trouve une enfant qui a réellement vécu l’impensable.
L’album parle de déportation, évidemment, mais aussi d’après. Comment recommencer à vivre ? Comment raconter ? Comment transmettre lorsque disparaissent peu à peu les derniers témoins ?
La rencontre prendra une dimension particulière puisque Lili Keller-Rosenberg elle-même sera présente le samedi 7 novembre. Ici, on ne vient plus seulement faire dédicacer une BD. On rencontre un témoin de l’Histoire.
Gerda Taro, remettre une femme dans le cadre
Autre destin réel, celui de Gerda Taro, raconté en bande dessinée par Fabrice Garate Delgado et Sylvain Combrouze.

Son nom a longtemps été associé à celui de Robert Capa. Trop associé, peut-être… Car Gerda Taro n’était pas simplement « la compagne de ». Elle fut une photographe à part entière, engagée au cœur de la guerre civile espagnole et l’une des pionnières du photojournalisme de guerre.
La BD permet justement de refaire la mise au point et de replacer Gerda Taro au centre de l’image. Une femme derrière l’objectif qui, près de quatre-vingt-dix ans plus tard, redevient enfin le sujet.
Ann Bonny : plutôt pirate que figurante
Avec Franck Bonnet, changement de décor et embarquement immédiat pour les Caraïbes.
La Louve des Caraïbes raconte Ann Bonny, jeune Irlandaise qui, au début du XVIIIe siècle, refuse le destin tracé pour les femmes de son époque.

Mariage, foyer, obéissance ? Très peu pour elle. Ann Bonny choisit la mer et devient l’une des rares femmes pirates dont l’Histoire a retenu le nom. Le genre de personnage qui aurait autrefois pu attendre le retour du héros sur le quai. Ici, c’est elle qui monte à bord.
Betty : trouver sa voix
Dans Betty, Jean-Luc Cornette et Amélie Causse adaptent le roman de Tiffany McDaniel et donnent un visage à Betty Carpenter. Une récente coédition à souligner d’ailleurs entre Le Lombard et Gallmeister.

Fille d’un père cherokee et d’une mère blanche, Betty grandit au sein d’une famille marquée par la pauvreté, les violences, les secrets mais aussi par les histoires que lui transmet son père. Son moyen de résistance sera l’écriture.
Une héroïne qui ne sauve pas le monde et ne possède aucun super-pouvoir, mais qui tente simplement de trouver sa place et sa voix. C’est peut-être aussi cela, la grande évolution des personnages féminins en bande dessinée : elles ont enfin le droit d’être complexes.
Et les filles aussi ont droit à l’aventure
Le mouvement commence dès la BD jeunesse. Dans Célestine, dessinée par Myrtille, une jeune fille de 11 ans rêve d’intégrer l’Opéra. Chez Audrey Alwett, Elfie prend la route avec ses sœurs dans un bus transformé en librairie ambulante, entre magie et secrets de famille. Et puis il y a Migali, princesse araignée à six bras, deux jambes et manifestement aucune intention de correspondre au cahier des charges de la princesse parfaite.
On pourrait encore citer Mayana Itoïz, Gaëlle Geniller, Cécile, Pinkmam, Virginie Blancher et plusieurs autres signatures présentes cette année.