De la ludothèque aux musées, de la médiathèque aux archives, un même mouvement : utiliser les codes de la pop culture — jeu, bande dessinée, narration immersive, dispositifs interactifs — pour renouveler la médiation et attirer d’autres publics.

Médiathèque : scénariser pour transmettre
10 murder parties ont déjà été organisées. Deux rendez-vous annuels désormais. Une centaine de participants plongés dans le noir, une heure pour résoudre un crime fictif, sept suspects à interroger, des indices distillés toutes les quinze minutes.

La médiathèque devient décor totalement immersif. Sa directrice, Nelly Vedrine, revendique cette approche créative : « J’adore imaginer le scénario et piocher des éléments d’histoires de la ville de Brive pour la faire connaître de façon ludique. J’ai très envie de continuer car nous avons de très bons retours du public. »
L’intrigue est inventée, mais les références à l’histoire locale sont bien réelles. On explore les espaces et les coulisses de la médiathèque autrement. On découvre le bâtiment la nuit. On apprend sans le formalisme habituel.

À noter : le concours annuel de bande dessinée, ouvert à tous les âges. Les planches sont exposées dans le Hall. La BD n’est pas juste un livre dans un rayonnage, mais un médium valorisé.
La Ludothèque, laboratoire du jeu contemporain
À Gaubre, la ludothèque municipale incarne peut-être le plus concrètement cette évolution. Installée dans des locaux plus grands et entièrement repensés, elle propose près de 4.500 jeux, des plus traditionnels aux plus contemporains. Jeux d’éveil, de stratégie, modules géants, constructions collaboratives, soirées familiales… le jeu y est envisagé comme une pratique culturelle à part entière.


Ce n’est pas qu’un lieu de prêt. C’est un espace d’expérimentation. On y joue en famille, entre générations, on y découvre des mécaniques nouvelles, on y teste des formats géants. La culture ludique passe aussi par le plaisir partagé autour d’une table.
La ludothèque travaille d’ailleurs en transversalité avec la médiathèque, en prêtant accessoires et costumes pour les murder parties. Les univers se répondent. Et chaque année on fête la Fête mondiale du Jeu fin mai.
EMA : le 9e art comme discipline
À l’École Municipale d’Art (EMA), la bande dessinée est enseignée avec exigence. Narration séquentielle (Bande dessinée), Arts graphiques, Expression graphique, Infographie… Antoine Quaresma y rappelle que derrière chaque planche se cache un véritable travail pictural : « Le terme coloriste par exemple peut parfois s’avérer réducteur. C’est un métier qui reprend pourtant les technicités et fondamentaux de la peinture traditionnelle avec aujourd’hui un outil infographique en plus. Je préfère employer le terme de peinture numérique. »

L’EMA alimente ainsi une dynamique qui se retrouve ensuite dans les expositions, les ateliers ou les partenariats avec les musées.
Musée Michelet : la bande dessinée au service de la mémoire
Au musée Edmond Michelet, la BD est devenue un véritable axe stratégique de médiation. En 2020–2021, l’exposition « Les Enfants de la Résistance » marque un tournant. Conçue pour un jeune public, elle attire davantage de familles et croise planches originales, affiches de propagande, objets et documents d’archives. Thierry Pradel, son directeur, observe que les jeunes visiteurs sont « étonnamment curieux et très demandeurs d’informations ». (à noter que la bd vient d’être adaptée au cinéma)

En 2023–2024, « Spirou par Émile Bravo. Une enfance sous l’Occupation » confirme cette orientation. Vingt-cinq planches originales prêtées par l’auteur, un travail de sélection mené en lien étroit avec lui, une scénographie immersive conçue avec les services techniques de la Ville — vélo de Spirou, théâtre du Farfadet, atelier du peintre — ont permis une véritable immersion.
Lucie Boyer, adjointe du directeur et responsable des expositions en résume l’ambition : « L’idée n’est pas seulement de présenter une exposition clé en main, mais de l’adapter au musée Michelet, d’y intégrer nos collections et de créer une immersion complète dans l’univers de la bande dessinée. »
Elle insiste aussi sur l’objectif de fond : « Le sujet d’exposition autour de la bande dessinée montre à chaque fois un attrait par un public plus familial, par les jeunes. C’est une manière pour le musée de vulgariser l’histoire et les collections concernant la Seconde Guerre mondiale d’une manière plus vivante. »

Les partenariats avec la librairie Bulles de Papier, les concours BD, les ateliers enfants avec Antoine Quaresma, les animations jeux avec Le Gobelin Gaillard autour de Mémoire 44, Maquis ou Bolt Action dans le jardin du musée prolongent cette dynamique.




Concernant la mise en avant des collections du musée, il y a eu un autre événement important : Ivan Gros, pour son roman graphique Kinderzimmer adapté du roman de Valentine Goby, publié chez Actes Sud, a inclus une œuvre réalisée par Anna Garcin-Mayade qui se trouve exposée au musée Michelet : le fusain L’immobilité torturante c’est l’appel réalisé pour témoigner de sa déportation dans le camp de Ravensbrück. Sa planche originale avait été rajoutée à l’exposition « Anna Garcin-Mayade. L’art contre l’oubli » en novembre 2024 lorsqu’Ivan Gros était présent à la Foire du Livre de Brive.
La prochaine exposition, « Mémoire de pierre. Corrèze–Auschwitz », autour de l’adaptation en bande dessinée du roman La stèle, s’inscrira dans cette continuité. Les collections du musée ont d’ailleurs servi de support au travail d’illustration.
À noter : Une application numérique historique a également été conçue spécialement pour le musée Michelet par Laurent Gontier, auteur plurimedia, pour revivre de manière ludique certains évènements de la Seconde guerre mondiale qui se sont déroulés à Brive. https://www.brive3945.fr/
Musée Labenche : expérimenter sans anachronisme
Au Musée Labenche, la pop culture s’invite avec mesure et intelligence.

Depuis 2023, une tablette permet au public d’explorer deux médiations numériques autour de la tapisserie de Mortlake L’Odorat : un podcast de France Culture consacré à son histoire – spoliée en Allemagne par les nazis, puis dédommagée par la Ville de Brive en 2021 auprès des héritiers – et la BD numérique Le Portrait d’Esther, conçue par les musées d’Angers.

En 2024, pour les 80 ans de la Libération de Brive, une enquête grandeur nature a réuni une trentaine de joueurs par session durant l’été : six rendez-vous immersifs au cœur même des collections.

La médiation s’étend aussi à la manufacture Le Clere avec le projet La classe / l’Œuvre 2025, soutenu par la DRAC Nouvelle-Aquitaine : des élèves du lycée Cabanis ont réalisé un mini-documentaire visible en salle.

Cette année l’exposition Folio crée des passerelles inattendues entre les croquis de Claude Cussinet et des figures comme Lucky Luke, Snoopy ou Barbie, glissées dans les vitrines au milieu des collections.
« Nous ne sommes pas très “geek” au musée Labenche », sourit Zoé Darsy, responsable du pôle des publics. « Cette démarche est naturelle pour nos générations nourries de pop culture. Nous veillons cependant à ne pas plaquer une grille trop contemporaine sur des collections anciennes. Mais ce sont des outils de séduction pour tous les âges. »






Lors d’un atelier de dessin pendant les vacances, petits et grands ont ainsi “croqué” Snoopy, en dialogue avec les objets du berger corrézien de la salle Turgot.
Et le jeu continue avec la « Labenche Poursuite », organisée avec la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze : un quiz grandeur nature, de 6 à 106 ans, où les équipes s’affrontent au fil des salles sur l’histoire de Brive, les sciences, les arts et les traditions populaires.
Archives municipales : la mémoire en mouvement
Les Archives municipales ont elles aussi investi ce terrain.

En 2022, l’exposition Archives en bande dessinée montrait comment, de la BD franco-belge au manga, les archives irriguent l’imaginaire collectif. Mais la démarche ne s’est pas arrêtée là.


Des soirées jeux de plateau autour de l’histoire ont été organisées, mettant en lumière des mécaniques ludiques permettant de comprendre les enjeux d’une époque. Là encore, le jeu devient outil de médiation.
En 2023, l’exposition Dessiner Brive ! a prolongé cette approche graphique et narrative. L’aquarelliste et carnettiste Catherine Gout, en collaboration avec le service, a revisité le patrimoine bâti à partir des documents conservés aux Archives. Tour des Échevins, canal Le Clere, ancien hôpital : ses croquis, exposés en grand format dans le jardin puis accompagnés des sources originales à l’intérieur du bâtiment, ont offert une lecture sensible et contemporaine de l’histoire urbaine.


Dès 2021, les Archives avaient également investi le champ participatif avec l’exposition Instagram #2villes1histoire, menée conjointement avec la Ville de Tulle et la communauté @igerscorreze : 44 photographies d’amateurs, sélectionnées parmi les publications en ligne dans l’appli, ont été exposées en grand format à Brive puis à Tulle.
Les archives, souvent perçues comme silencieuses, deviennent ainsi un terrain d’exploration active, où mémoire, création et participation dialoguent.
Une ville qui parle pop !
Ce week-end, Geek-la-Gaillarde et la quinzaine LEVEL FIVE au Rex mettent la pop et la geek culture en lumière à Brive.
Mais cette dynamique ne date pas d’hier pour la Ville. Depuis plusieurs années, les services culturels municipaux s’en emparent pour décloisonner, transmettre et attirer de nouveaux publics.
Dans les musées, les médiathèques, les archives ou l’école d’art, la « culture populaire » devient un langage commun. Pas un effet de mode, mais une manière plus vivante, plus accessible et résolument contemporaine de raconter la culture.