
L’histoire que pratique Ivan Jablonka n’est pas celle des Grands hommes. C’est celle des disparus, des silencieux, des absents. C’est aussi celle de Laëtitia, dont l’assassinat en 2011 est devenu fait divers dans les médias. De cette jeune fille dont on ne connaissait alors que la mort, l’historien a voulu célébrer et nous aider à retenir la force de vie.
Les sciences humaines étaient à l’honneur de la troisième grande leçon, nouveau rendez-vous de cette 35e Foire du livre de Brive. L’occasion pour l’historien Ivan Jablonka, auteur de Laëtitia, paru au Seuil et récompensé par le prix Medicis, de parler de la grande histoire mais aussi de celle de cette jeune fille.
Une jeune fille qui a traversé « tout le spectre des violences masculines » comme victime et témoin: négligée, maltraitée, violentée par son père et plus tard dans sa famille d’accueil, Laëtitia a été assassinée en 2011 à l’âge de 18 ans. « Je l’ai découvert au moment de sa disparition. Cette jeune femme qui n’avait compté aux yeux de personne de son vivant est née aux yeux du monde parce qu’elle était morte« , a expliqué Ivan Jablonka face à Laure Adler.
« Ce paradoxe était bouleversant et tragique, insupportable. Il m’a importé de sortir Laëtitia de ces rubriques macabres. Cet assassinat n’avait rien à faire avec les chiens écrasés. C’est une et même plusieurs vies brisées et c’est un drame collectif, un fait social et historique. L’histoire de Laëtitia est plus vaste qu’elle-même. Elle incarne la vulnérabilité des enfants et la violence faite aux femmes. »
Si l’historien a été si touché par cette histoire, c’est parce que le parcours de Laëtitia entrait en résonance avec le sien, entaché par des morts violentes. Celles de ses deux grands pères paternels assassinés à Auschwitz pendant dans la deuxième guerre mondiale. « Une absence fondatrice dans ma famille et dans ma vie. »
Comme il l’avait déjà fait pour ces enfants de l’île de la Réunion exilés dans le Massif Central et le Sud-Ouest, véritable « transfert forcé », l’historien a mené l’enquête pour rendre justice à celle qui a révélé, envers et contre tout, une incroyable force morale. « L’histoire que je pratique n’est pas celle des Grands hommes, mais celle des disparus. Comme un archéologue, je vais rechercher leurs traces, reconstituer leurs vies à partir d’ossements. » Les ossements en question ont été les proches de Laëtitia, les acteurs de l’enquête criminelle, son compte Facebook, le dossier d’aide sociale à l’enfance et le procès criminel.
« C’est un livre de sociologie, une oraison funèbre, une biographie, une autobiographie, un polar, un travail littéraire. Ce mélange des genres me réjouit et sauve du tragique l’histoire de Laëtitia, présentée ni comme une héroïne, ni comme une résistante, mais dans la vérité de son être: quelqu’un de « solaire ». L’occasion aussi pour l’historien de dresser le portrait de notre société, de la manière dont les médias ont inventé ce fait divers, dont les politiques s’en sont emparés comme d’un objet. Mais aussi de cette « France silencieuse dont on parle peu », à propos de laquelle la littérature ne fait pas couler beaucoup d’encre et dont « Laëtitia pourrait être l’emblème ».

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