
Marcher, c’est tout simplement mettre un pied devant l’autre et recommencer. Pas seulement nous dit Roger-Pol Droit lors d’une Grande leçon, nouveauté de cette Foire du livre. Car cette façon d’avancer en perpétuel « déséquilibre provoqué et rattrapé » nous singularise en tant qu’être humain tout autant qu’elle nous inscrit dans la grande lignée de l’humanité. Un infime qui nous transcende.
La marche a décidément le vent en poupe. On en redécouvre les bienfaits, ses adeptes ne cessent de s’accroître, tout comme le nombre de livres parus sur le sujet. Mais là où d’autres content leurs déambulations géographiques ou spirituelles, Roger-Pol Droit dans son dernier opus vulgarisateur Comment marchent les philosophes, veut en revenir à l’ancrage de la pensée : le corps. Une façon de contrer une approche trop théorique de la philosophie en la réincarnant dans quelque chose d’archaïque, « dans le sens originaire, principier ».
« La philosophie est une pensée de l’élémentaire », affirme-t-il car bien avant d’être des Homo faber et de nous doter d’outils nous étions des Homo ambulans: « Les grands singes se dressent, mais ne déambulent pas debout », argumente-t-il. Et il suffit d’analyser notre façon de marcher. Mettre un pied devant l’autre et recommencer, comme chante la comptine n’a en fait rien d’anodin. « Nous marchons d’une façon qui est un déséquilibre amorcé et rattrapé », décortique Roger-Pol Droit. « Marcher, c’est ne pas cesser de déstabiliser sa posture, nous avançons par chute provoquée rattrapée. » Comme la philosophie, en fait: Socrate incarnait ainsi « la déstabilisation primaire, celle de la perception ». « Ce qu’on pense et ce qu’on croit peuvent facilement se mettre en cause ».
Pour le philosophe, journaliste, chercheur au CNRS, cette interaction entre marche et pensée se joue depuis l’Antiquité grecque. Empédocle voyait ainsi la marche du monde reposant sur deux grandes forces, celle qui rassemble et l’autre qui disperse. Et si Platon allait chercher la vérité dans les idées, Aristote préférait les trouver dans ce qu’il pouvait observer, notamment lors de ses promenades matinales. « La marche n’est pas plus spécialité occidentale » puisque Bouddha montrait la voie de la marche au milieu et Milarépa à la verticale.
En écoutant deviser Roger-Pol Droit, on se demande quelle est la meilleure façon de marcher… En ligne droite, sur un chemin tracé, comme Descartes et ses tenants? Ou au hasard, en zig-zag, en inventant son trajet au fur et à mesure, quitte à se perdre en se laissant surprendre? Sommes nous des marcheurs traceurs? Ou plutôt des marcheurs flâneurs? Il y aurait même une troisième espèce: celle des « énergumènes » rompus à leur marche excessive, frénétique.
« Je marche comme je suis », pourrait-on résumer… Pas si simple. Car l’on peut très bien marcher sans penser. Et inversement. Roger-Pol Droit nous guide sur la voie: pour « marcher en philosophe », il faut « marcher comme tout le monde, en ayant conscience du fait que marcher est proprement humain et nous rattache tous à une expérience intime et multi millénaire« . En se souvenant ainsi « que l’humanité a habité la planète en marchant » et « en imaginant l’humilité du rapport de notre corps à la nature ». Depuis la nuit des temps, nous avançons ainsi pas à pas, mais en allant très loin. « La marche s’inscrit dans un moment infime qui dépasse chacun de nous et nous dépasse de siècle en siècle. » Ainsi nous appuyons-nous sur cette « articulation entre notre marche intime et celle de l’humanité ».
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